Rendre visibles des invisibles

Dans nos métiers de coachs et d'accompagnants

Rendre visibles des invisibles tel est me semble-t-il, le cœur de métier des coachs et des thérapeutes.

Les gens qui viennent nous voir apportent la plupart du temps des histoires qui tournent autour de ce qui ne va pas, de ce qui ne marche pas dans leur vie, dans leurs relations avec les autres, dans leur métier, dans leur vie personnelle ou familiale. Les premières histoires que nous entendons, que nous visualisons sont des histoires dominantes de problèmes. Pour nos clients, elles sont éminemment visibles. Pour nous aussi car ils nous en parlent avec détails et images. Ils nous demandent de les aider à combattre et à résoudre leurs problèmes.

Une première étape est bien sûr d’écouter leurs difficultés, d’entendre leurs souffrances.

L’étape suivante, cruciale, me semble-t-il, consiste à rendre visibles des « invisibles » positifs qui peuvent faire du bien à nos clients, débloquer des nœuds, changer leur regard sur les situations qu’ils vivent, leur ouvrir de nouvelles portes qu’ils n’avaient pas vues, ajouter d’autres réflexions et possibilités d’agir à celles qu’ils avaient déjà.

Rendre « visibles », i.e. reconnaître, analyser, souligner, amplifier le cas échéant :

  • La nécessité de me séparer, moi le client, du problème (se fait pas l’ « externalisation »).
  • De « fines traces » d’histoires différentes, en contradiction avec l’histoire dominante du problème ; par exemple entendre et rendre visibles une puis plusieurs expériences vécues dans lesquelles j’ai su faire quelque chose de particulier qui m’a sorti(e) du pétrin, où j’ai eu accès à ma zone de ressources et de compétences. Des moments singuliers où j’ai su construire une représentation de « la vie sans le problème », où j’ai pris une initiative personnelle qui me convient, dans une posture de confiance.
  • Mes intentions et mes valeurs, ce qui est important et précieux pour moi.
  • Mon « club de vie » : qui me soutient, qui sont mes alliés ? qui partage les mêmes valeurs, qui va dans le même sens que moi , avec qui j’ai envie d’être et d’agir ?
  • Les « shoulds et des coulds » dans mes différents rôles : deviennent alors visibles pour moi les contraintes (« shoulds ») que je me mets, je peux interroger leur utilité à ce stade de ma vie, me demander d’où elles viennent (d’un discours social normatif ?) et ce que je vais en faire dans mon contexte d’aujourd’hui ; rendre visible ce que je pourrais faire ( « coulds »).
  • Les implicites (« l’absent mais implicite ») : si j’ai un sentiment d’impuissance par ex, c’est que j’ai eu l’expérience d’un sentiment de puissance, d’où l’intérêt d’aller chercher ce qui peut réveiller mon sentiment de puissance et de rendre visibles cette ou ces expériences vécues ; si je résiste au changement, qu’est-ce que je cherche à préserver qui est important pour moi ?
  • Mes petites voix et mes conversations intérieures : rendre audible et visible ce que je me dis dans ma tête à tout moment à propos de tout et de rien.
  • Les effets de ce que je fais et dis sur moi ET sur mon entourage.
  • Les responsabilités de chacun : je suis reponsable de ce que je fais, et de ce que je fais de ce qu’on me fait (la circularité[1]).
  • Le fait que les personnes de mon entourage sont impliquées dans les moments que je vis, et que ensemble nous « co-construisons » les situations. Etc.

Rendre visibles les invisibles conduit à devenir capable de se poser la question : « et moi qu’est-ce que je peux faire dans cette situation ?» au lieu d’être en position d’attente par rapport aux autres.

“Rendre visibles des invisibles” n’est pas réservé à notre profession de coachs et d’accompagnants. En tant qu’économiste, citoyenne et philosophe à mes heures perdues, je voudrais aussi rendre plus visibles d’autres histoires que celles du discours économique et social dominant[2].

Dans d'autres métiers aussi, nous sommes concernés

Mon intention est de rendre visibles, des histoires de rêves qui se traduisent en actes et initiatives concrets peu ou moins connus, moins souvent évoqués, peu visibles, qui tournent autour de l’invention (inventer sa vie plutôt que de rester coincé dedans), de l’éthique (prendre en compte le Bien public) et de la dimension temporelle (prendre en compte le moyen et long terme).

Si je prends ma casquette d’économiste – très consciente des mécanismes de l’économie (loi de l’offre et de la demande par ex) – mon rôle est d’analyser clairement les dysfonctionnements, il est aussi de donner à voir et de rendre visibles ce qui marche, ce qui est inventé par de nombreux acteurs économiques : des entreprises qui gagnent de l’argent ET qui réussissent à être respectueuses de l’environnement et des salariés[3].

Ces créations, ces inventions se manifestent également dans de nombreux secteurs de l’Economie sociale et solidaire (ESS).

Quelques exemples

Des prêts individuels aux plus pauvres ou aux chômeurs sont organisés et distribués par l’ADIE[4], pour la constitution d’entreprises avec un accompagnement fait par des bénévoles qui travaillent avec les emprunteurs (taux de remboursement de quasi 100%) ; donc avec deux volets, un volet financier et un volet d’accompagnement[5].
Les entreprises du commerce équitable gagnent de l’argent comme les autres, paient correctement les producteurs (de café, de cacao par ex) et leur assurent des revenus réguliers qui leur permet de s’organiser entre eux et d’envoyer leurs enfants à l’école. Autre effet bénéfique : ces producteurs « commerce équitable » sont ainsi libérés des fluctuations importantes et imprévisibles, pénalisantes pour eux, du marché mondial des matières premières (qui fonctionne de la loi de l’offre et de la demande et sur un mode spéculatif).
La finance solidaire finance de petites entreprises à taux réduit en prenant des risques que les banquiers ne veulent pas prendre.
Le consommateur « conscient » du Bien commun choisit ce qu’il achète en fonction de critères éthiques, environnementaux ou locaux, il va acheter de préférence des chaussures commerce équitable, des aliments bio ou consommer les pommes de son jardin.
Les histoires toxiques, négatives, qui présentent ce qui va mal, nous en sommes abreuvés par les journaux télévisés. C’est ce qui se vend le mieux, ce dont les gens sont à l’affût, est-ce pour autant les histoires que les gens préfèrent ? Or les medias ont le pouvoir de nous orienter vers des histoires positives qui marchent, de raconter – et ce faisant de donner à voir, de rendre visibles encore une fois – les initiatives créatives, les projets que des groupes de gens définissent et mènent ensemble, qui correspondent à leurs valeurs et donnent un sens à leur vie.

Les philosophes pointent et rendent visibles toutes sortes de paradigmes qui guident nos vies ; ils nous interpellent avec des questions comme : pourquoi sommes-nous contradictoires ? qu’est-ce qu’une vie bonne ? l’intériorité exige-t-elle de s’exprimer ? qu’est-ce que communiquer ? comment travailler pour l’avenir, i.e. dans l’incertain ? vouloir faire de l’homme un inventeur de soi, un créateur de soi aboutirait-il à en faire un consommateur ? la souffrance nous condamne-t-elle à être victimes, peut-elle nous aider à nous transformer ? le cours de l’expérience a-t-il chuté ? les mathématiques nous permettent-elles de penser le réel comme multiplicité et comme théorie des possibles ? La vie s’invente-elle ? etc. Toutes ces questions et les éléments de réponse que nous apportent différents philosophes nous aident à visualiser ce qui sous-tend nos choix et à renforcer notre capacité de discernement.

Voici quelques uns des invisibles, ou peu visibles dans notre vie quotidienne, que j’avais envie de rendre visibles. Je voulais montrer que si rendre visibles des invisibles est le cœur de notre métier d’accompagnant, c’est aussi une démarche qui concerne de nombreux autres métiers, et peut-être l’ensemble de notre société. Choisir ce que nous donnons à voir, ce que nous rendons visible, est un grand défi pour l’avenir de nos sociétés.

[1] François Balta in « Moi, toi, nous… Petit traité des influences réciproques – InterEditions

[2] Prédominance d’objectifs financiers de rentabilité à court terme et faible prise en compte du Bien public (objectifs économiques à moyen et long terme, sociaux, environnementaux et territoriaux)

[3] Cf 80 hommes pour changer le monde, Entreprendre pour la planète Ed JC Lattès

[4] Association pour le développement de l’initiative économique

[5] Maria Nowak « La banquière de l’espoir » Ed Albin Michel

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