À la recherche du cerveau perdu

 

Nous sommes entrés dans une ère où il est devenu indispensable d’utiliser nos deux cerveaux, le gauche et le droit, pour réussir à faire ce que nous voulons dans la vie.

Durant l’ère de l’information, nous utilisions surtout les capacités logiques, linéaires, informatiques, rationnelles, argumentatives du cerveau gauche (CG) ; aujourd’hui elles ne suffisent plus.  Désormais, il faut y ajouter les aptitudes inventives et empathiques du cerveau droit (CD), comme la capacité à écouter et à raconter des histoires, le goût du jeu, l’humour, l’empathie, mais pas seulement.

L’ère conceptuelle actuelle repose également sur les capacités inventives et empathiques du cerveau droit (CD) ; requiert non seulement les capacités du CG, rationnelles, argumentatives, cohérentes ; se construit aussi sur d’autres aptitudes qui ont souvent été dédaignées et qualifiées de frivoles.

Autrement dit, les compétences du CG restent fondamentales, absolument nécessaires et indispensables, mais ne suffisent plus. Après tout, nos ancêtres des cavernes racontaient des histoires, montraient de l’empathie, créaient et innovaient.

Nous sommes au cœur du livre de Daniel Pink[1] qui nous présente plusieurs compétences CD à ajouter à celles que nous utilisons déjà.  En voici quelques unes.

Savoir raconter des histoires et écouter celles des autres
Pas seulement tenir un raisonnement, mais aussi raconter une belle histoire

Car on s’explique et communique avec les autres grâce aux histoires. «Les hommes ne sont pas idéalement conçus pour comprendre la logique, ils sont idéalement conçus pour comprendre les histoires», dit Roger C. Sank, chercheur en science cognitive. Les faits sont disponibles et accessibles en peu de temps, ils ont moins d’importance. Les mettre en contexte et leur donner un impact émotionnel : cela devient une histoire.

Exemple : La reine est morte, le roi est mort, est un fait.
La reine est morte, le roi est mort de chagrin, est une histoire.

Dans les entreprises; les histoires échangées à la cafeteria nous en apprennent souvent plus que les documents et les rapports. La médecine narrative créée par Rita Charon[2] : les médecins narratifs écoutent les récits de leurs patients, saisissent le sens de leurs histoires, sont émus. Parlez-moi de votre vie, disent-ils à leurs malades. Ils évaluent leur santé à l’aune de leurs histoires personnelles.

La métaphore est un ingrédient CD essentiel d’une histoire irrésistible.
Une métaphore, c’est comprendre une chose (un concept) en l’expliquant par une autre (concrète), une image, un objet. Ex : la vie est un voyage, ou un tapis de jogging, ou …xxx  Seul le cerveau humain pense de manière métaphorique, voit et crée des liens avec d’autres humains que l’ordinateur ne pourra jamais détecter.

Témoigner d’une capacité symphonique
Pas seulement de la cohérence. De la capacité à assembler différents éléments, avoir une vue d’ensemble, sortir du cadre. Être en mesure d’agencer des pièces disparates et d’en faire un tout saisissant. Créer des liens inspirés et inventifs. Raconter des histoires riches

Raconter des histoires riches ET manifester une capacité symphonique : deux capacités qui me paraissent aller de concert.

« Multi » est le préfixe le plus répandu et le plus actuel : nos métiers nécessitent d’être multi-disciplinaires et multi-tâches, nos sociétés sont multi-culturelles, nos loisirs sont multi-médias, nos compétences sont le fruit de multi-expériences, notre vie est multi-histoires. Autrement dit, les personnes qui ont une large gamme d’expériences et donc plein d’histoires à raconter réussissent plus facilement dans le monde actuel.

La capacité symphonique, c’est assembler des idées ou des histoires, faire des connexions entre différentes disciplines, relier des éléments apparemment sans rapport entre eux afin de créer du nouveau. C’est aussi avoir une vision globale des choses, trier ce qui importe vraiment, pouvoir évoluer entre des groupes différents et parfois antagonistes, passer les frontières, voir des liens invisibles.

Exemple : transformer une histoire négative en une histoire porteuse d’espoir et source d’action.

Que faire concrètement pour développer notre capacité symphonique

  • noter sur un petit carnet (ou sur notre tél portable) les métaphores irrésistibles et étonnantes que nous entendons ou lisons au fil de nos journées
  • écouter les grandes symphonies de Beethoven, Mahler, Tchaïkovski, Haydn
  • traquer les « espaces négatifs » souvent négligés, i.e. oublier ce qui est évident, examiner ce qu’il y a entre, au-delà, autour.

Montrer de l’empathie
Pas seulement de la logique. Capacité à se glisser dans la peau de l’autre sans y rester. Comprendre les motifs profonds de ses semblables

L’empathie c’est se faufiler dans l’esprit de l’autre pour faire l’expérience du monde selon le point de vue de l’autre. C’est voir l’autre face d’un raisonnement, ravaler nos remarques sarcastiques, travailler ensemble. L’empathie apporte la joie, c’est une éthique personnelle, une manière de comprendre les autres.

Exemple : toucher, présence, réconfort dans les hôpitaux et les services médicaux.

Le langage non verbal joue un rôle clé : expressions du visage, intonations de la voix, mouvements du corps.

Trois remarques :

  • Raconter des histoires et être écouté renforce notre capacité empathique.
  • Se porter volontaire quelque part dans son quartier affûte ses pouvoirs d’empathie.
  • Le théâtre accroît l’empathie : un acteur s’efforce d’habiter l’esprit et le cœur d’une autre personne.

Ajouter le jeu
Pas seulement du sérieux. Pas trop de sobriété. Jouer. Ajouter légèreté et joie à notre vie par le rire, la gaieté, les jeux, l’humour. Compléter son éthique du travail par une éthique ludique

Le contraire de jouer n’est pas travailler ; c’est déprimer. Jouer signifie s’extérioriser, être volontaire, exulter. Mêler travail et jeu est devenu nécessaire et courant. « Les jeux sont la forme la plus élevée d’investigation », nous disait Einstein.

L’humour serait la plus haute forme d’intelligence humaine. « Utilisé avec talent, il graisse les roues du management. Il réduit l’hostilité, détourne les critiques, libère les tensions, aide à faire passer les messages difficiles », nous rappelle Fabio Sala dans la Harvard Business Review.

On parle aujourd’hui de « joyesse », de « joyeuseté », de « joyeulogue ». « Il est évident que les individus créatifs se caractérisent par leur enjouement et leur légèreté », nous dit encore Mihaly Csikszentmihaly[3].

Des clubs de rire[4] – laugh for no reason – se créent un peu partout, qui reposent sur la croyance que le rire fonctionne comme un virus bienfaisant capable de contaminer les individus, les sociétés voire les nations.

Donner du sens
Pas seulement de l’accumulation de choses. Donner du sens aux histoires que l’on (se) raconte.
Sens de la vie, transcendance, épanouissement spirituel

Donner du sens à ce que l’on fait est une démarche personnelle, singulière à chacun d’entre nous. Aucune recette.

Voici quelques pistes, auteurs et livres qui peuvent nous mettre sur un chemin.

  • Victor Frankl, parfois qualifié de ‘thérapeute de la vitalité’[5] , mort à 92 ans, a beaucoup écrit sur le sens de la vie. À Auschwitz où il a passé trois ans, il s’est demandé ce qui pouvait donner envie de continuer. Il dira plus tard : l’amour, l’art, l’humour.
  • Mihály Csíkszentmihályi et ses livres sur la psychologie du bonheur et la créativité
  • La psychologie positive, créée par Martin Seligman, diffusée en France par Florence Servan Schreiber[6]
  • Le Dalaï Lama : « l’art du bonheur ».
  • La croyance qu’il existe un dessein et un sens plus large à la vie, quelque chose qui va au-delà de l’existence mortelle.

Nous vivons aujourd’hui dans un monde d’expériences concrètes, contextualisées, racontées, échangées, partagées. Les capacités du CD sont de plus en plus déterminantes pour faire la différence entre deux CG équivalents : pêle-mêle, rappelons la dextérité sociale, la joie de vivre, donner envie. Et encore l’inventivité, le sens, la créativité, l’art, le jeu. Une approche élargie. Des offres physiquement belles, des histoires émotionnellement attractives. Beauté, spiritualité, émotion.
Le concret (plutôt que l’abstrait), un sens aigu des réalités, un sens relationnel émotionnel accru.
L’empathie, l’écoute, la volonté d’embrasser une éthique humanitaire, considérer l’expérience personnelle et les histoires racontées à la première personne comme d’importants moyens d’apprendre et de convaincre.

Dans la vraie vie concrète, réussir par exemple une recherche d’investisseurs ou une vente suppose de commencer par raconter quelque chose de soi à la première personne, montrer une écoute chaleureuse agrémentée de quelques pointes d’humour, afficher un sens aigu des réalités, suggérer son aptitude à l’inventivité (CD) ; continuer et renforcer par une argumentation impeccable et rigoureuse, la capacité de répondre avec logique aux questions (CG) ; terminer par une synthèse CG ; enfin clore le tout par un retour au CD, un zest d’enthousiasme, une pointe d’émotionnel, une approche élargie, de l’imagination, du sens, une histoire, quelque chose d’irrésistible.

Une remarque
Jusqu’où une femme dirigeante, surtout si elle est belle, peut-elle raconter une histoire « émotionnelle » et exprimer une empathie chaleureuse à ses interlocuteurs hommes sans que cela « dérive », l’homme s’y croit ? Dans un monde professionnel d’hommes, il n’est pas si facile pour une femme de jongler avec les aptitudes CD ET de garder une image pro auprès des hommes.

Consommons des expériences, pas des choses ; car l’expérience saine et les belles histoires que l’on en raconte sont les choses les plus signifiantes et les plus fructueuses de l’existence.


[1] A whole new mind, Riverheads Books – Ed française : L’homme aux deux cerveaux, apprendre à penser différemment dans un monde nouveau – Editions Réponses Robert Laffont, 2015

[2] Rita Charon : Narrative medicine honoring the stories of illness – New-York Oxford University Press 2006

[3] Psychologue à l’université de Chicago, auteur de « La créativité : psychologie de la découverte et de l’invention ». Lgf – 2006 – Traduction de « Pattern recognition »

 [4] Mouvement Kataria aux Etats-Unis
www. clubderire.com en France

[5] http://www.psychologies.com/Culture/Maitres-de-vie/Viktor-Frankl
Découvrir un sens à sa vie avec la logothérapie

[6] ‘3 kifs par jour’ et ‘Power Patate’ – Marabout

Une réflexion au sujet de « À la recherche du cerveau perdu »

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